Histoire des monuments, des lieux et des quartiers
La Bastille, forteresse et prison

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Auteur : Philippe Année : 1382-1789

 

LA BASTILLE 
Entre mythe et réalité

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L'origine

Le célèbre château-fort, qui a projeté pendant plus de de quatre siècles son ombre sur tout un quartier de Paris, a son origine dans la porte Saint-Antoine de l'enceinte de Charles V.
En octobre 1356, pendant la captivité du roi Jean le Bon, le prévôt des marchands, Etienne Marcel, fait construire hâtivement une enceinte fortifiée destinée à protéger des Anglais victorieux les quartiers de Paris qui s'étaient développés à l'extérieur des remparts de Philippe Auguste.

Hugues Aubriot

Hugues Aubriot


A l'endroit où la nouvelle enceinte coupa "la route de Vincennes", on ouvrit une porte, la porte Saint Antoine, qui, avec sa herse, son pont-levis son pont-dormant et ses deux grosses tours rondes, forma un ensemble fortifié important. Losqu'après la révolte d'Etienne Marcel le roi Charles V reprit possession de sa capitale, Hugues Aubriot transforma la porte Saint Antoine, pour en faire un petit fort encore plus puissant. Les deux tours existantes furent exhaussées, et deux autres furent construites, côté Paris. Elles furent appelées, plus tard, La tour de la Liberté et et la tour de la Berlaudière. Un fossé et un pont-levis furent ajoutés et l'ensemble devint la Bastille Saint Antoine, château-fort que la rue Saint Antoine traversait de part en part.

Plan de la Bastille1

Tous les oisifs de Paris furent employés à sa construction, qui commença en 1370. Les charretiers étaient payés cinq sols par jour, les maçons quatre et les manoeuvres trois.
Mais Hugues Aubriot, estimant que le bâtiment n'était pas assez important pour assurer une défense efficace de l'est de Paris, entreprit de l'agrandir. On ajouta donc quatre tours supplémentaires. La Bastille Saint Antoine fut achevée en 1382, au début du règne de Charles VI. Elle fut entourée d'un fossé aussi large que profond, alimenté par l'eau de la Seine. Elle restera quasiment inchangée jusqu'en 1789.

Son histoire: la forteresse

Pendant les deux premiers siècles, la Bastille conserva son caractère de citadelle militaire même si, occasionnellement, quelques personnes y furent enfermées.
Les deux premiers prisonniers furent sans doute deux ermites de l'ordre de Saint Augustins, venus de Guyenne pour guérir Charles VI de sa folie. Leur échec et leurs pratiques de sorcellerie leur valurent d'être enfermés, puis décapités en mai 1403. En ces temps troublés de notre histoire, où Paris fut tour à tour dominé par les Armagnacs, les Bourguignons, les Cabochiens et les Anglais, chacune de ces factions s'empara tour à tour de la Bastille.
Parmi les prisonniers célèbres de cette époque, Jean des Essarts prévôt rallié au dauphin, le futur Charles VII, fut emprisonné et pendu au gibet de Montfaucon par Jean sans Peur, du parti Anglais,
En avril 1416, un personnage considérable, Nicolas d'Orgemont, fils de l'ancien chancelier de France et compromis dans un complot contre le roi Charles VII, y fut emprisonné, puis transféré à la prison de Meung sur Loire, où il mourut.
Un peu plus tard, Louis XI fit embastiller Antoine de Chabannes en 1461, convaincu de trahison envers la couronne. Celui-ci réussira la première évasion de la Bastille, au moyen d'une corde de 65 mètres qu'il s'était fait livrer par son écuyer. Deux autres prisonniers y passèrent le reste de leurs jours: Guillaume de Haraucourt, évêque de Verdun, qui voulait livrer le roi Louis XI à son ennemi le Duc de Bourgogne, Charles le Téméraire. Puis Louis de Luxembourg, qui fomenta une révolte qui mit la France à feu et à sang, "la Ligue du bien public". Tous deux furent décapités en place de Grève.

Mais, sauf sous Louis XI, la Bastille ne servit de prison qu'exceptionnellement. Les rois y logèrent les hôtes qu'ils ne pouvaient recevoir à l'Hôtel Saint-Pol, la résidence royale, ou aux Tournelles.

 

Louis XI

Louis XI

 

Sous Henri II, on compléta la défense extérieure de l'enceinte de Paris en construisant, de 1557 à 1559, quelques bastions, dont un devant la Bastille. Le roi fit emprisonner le chancelier Anne du Bourg, qui avait dénoncé les vices de la Cour. Cela ne lui fut pas pardonné, et il fut pendu en place de Grève en décembre 1559.

Catherine de Médicis, quant à elle, fit emprisonner deux maréchaux de France, François de Montmorency et Arthur de Cossé, qui furent libérés quelques années plus tard, après avoir été innocentés des accusations de trahison dont ils étaient l'objet.

Pendant les Guerres de religion, Bernard Palissy, le célèbre céramiste, fut enfermé comme huguenot (c'est à dire protestant) en 1590. A une dame qui venait voir le grand artiste, le gouverneur de la Bastille Bussy-Leclerc, répondit: " Vous trouverez son corps avec ceux des chiens sur le rempart où je l'ai fait jeter."
Ce sombre personnage avait aussi pour spécialité d'enfermer à la Bastille tout Parisien qui passait pour posséder un peu d'or, et de ne le faire libérer que contre forte rançon.

Henri IV utilisa la Bastille comme coffre-fort. C'est là qu'il déposa le Trésor royal, c'est à dire les réserves d'or de la France, estimée par son ministre Sully à plus de 25 millions de livres. La tour qui abrita les économies du royaume fut dès lors appelée la Tour du Trésor.
Il fit aussi emprisonner le maréchal de Gontaut, pair de France, arrêté pour intelligence avec l'Espagne. Il fut exécuté dans la cour de la Bastille. C'est la seule exécution qui ait eu lieu dans l'enceinte de la prison. Son complice, Charles de Valois, y demeura dix ans et fut libéré en 1616, sous le règne de Louis XIII.

Après la mort d'Henri IV, la régente, Catherine de Médicis, fit emprisonner le prince Henri II de Condé, qu'elle soupçonnait de comploter contre le trône. Il obtint d'être rejoint par son épouse, la belle Charlotte de Montmorency.

Ce fut ensuite le tour d'Eleonora Galigaï, après qu'elle eût assassiné son mari, Concino Concini, le Maréchal d'Ancre. Elle fut plus tard transférée à la Conciergerie, où elle fut jugée et eut la tête tranchée.

La prison

Avec Richelieu, la Bastille cessa d'être une citadelle militaire, pour devenir exclusivement une prison d'état. Elle fut dès lors administrée par un Gouverneur.
A cette époque, la prison de la Bastille avait la forme d'un rectangle allongé de 66 mètres de long, sur 30 mètres de large. Ses huit tours avaient un peu moins de 24 mètres de haut, pour un diamètre de 11 mètres. L'épaisseur des murs était de 2 mètres.
La tour de la Liberté, dont la base fut mise à jour lors du percement de la ligne de métro n°1, fut démontée et déplacée, pierre à pierre, dans le petit square Henri Galli, situé à l'orée du Marais. Son nom, curieux pour une prison, rappelle que c'est dans cette tour que furent enfermés les prisonniers qui avaient toute liberté de sortir de leur geôle pour se promener dans la cour, sur les tours, ou même dans le bastion.

Les huit tours furent affectées au logement des prisonniers, les cachots en bas, les prisons au-dessus. Toutes les cellules étaient munies d'une double porte de 5 à 8 centimètres d'épaisseur avec guichet, bardée de fer et bien pourvue d'énormes serrures et de verrous.
Les murs, blanchis à la chaux, furent, à la longue, recouverts de graffiti. Quant au plancher, il était en brique. Il faut y ajouter trois cages de fer, démolies sous Henri IV. Il y avait, au total, 30 cellules dans les huit tours.
Les cachots étaient étagés et situés à un mètre cinquante au-dessus du niveau du fossé, et six mètres au-dessous du sol de la cour. Ils n'avaient comme ouverture qu'une étroite fente donnant sur le fossé. L'eau suintait dans les cachots inférieurs, y entretenant une humidité favorable au développement des rats, des crapauds et des araignées.

L'accès à la Bastille se faisait par un unique passage, situè à droite de la rue Saint Antoine. Une inscription au n°5 en révèle l'emplacement. Il était bordé à gauche de cinq ou six échoppes, louées par le Gouverneur à quelques commerçants, fournisseurs privilégiés des prisonniers, et à droite par le casernement des Suisses et des Invalides composant la garnison. 

A son extrémité, on tournait à gauche, à angle droit (réminiscence des châteaux-forts médiévaux), pour éviter l'élan nécessaire à un bélier. Plus loin, à trente mètres, se trouvait un premier pont-levis, dit 'de l'Avancée". Celui-ci était toujours relevé la nuit et un corps de garde était à côté. Ce pont levis franchi, on arrivait dans une cour dite "du Gouvernement". On y trouvait l'hôtel du Gouverneur, une terrasse plantée d'arbes, et à gauche, le chemin d'entrée de la prison.

Suivait un pont dormant (emjambant l'actuel boulevard Henri IV), puis deux autres pont-levis parallèles. Le premier, large, conduisait à la porte d'entrée de la forteresse; le deuxième, plus étroit, conduisait à une poterne, la seule porte qu'on ouvrait la nuit. Ces ponts passés, on arrivait enfin dans ue cour, la grande cour ou cour d'honneur, de 35 mètres sur 18. C'est là que les prisonniers de la tour de la Liberté pouvaient se promener librement.

Le second du Gouverneur, le chirurgien et l'aumônier étaient logés dans un des bâtiments bordant cette cour. Derrière ce bâtiment s'ouvrait une autre cour, plus petite, dite cour du Puits. Elle contenait quelques bâtiments pour le personnel des cuisines, les domestiques de certains prisonniers, les porte-clefs et autres employés de la Bastille, et bien sûr un puits, qui lui donna son nom.

 

La vie à la Bastille: une prison de luxe

Beaucoup d'historiens républicains ont volontairement décrit la Bastille comme un endroit effroyable. Il fallait justifier l'abolition de l"Ancien Régime" et l'avénement de la République par tous les moyens...

Or, la prison de la Bastille fut, et tout particulièrement au XVIIIè siècle, une véritable prison de luxe où, sauf exception, ne furent enfermées que des personnes "de distinction". C'était en fait un château-fort où le roi mettait en résidence forcée certains de ses sujets. On disait même au XVIIIè siècle: "Il n' y a pas eu en Europe un lieu de détention où les prisonniers fussent entourés d'autant d'égards et de confort. Il n'y en a pas aujourd'hui!".

Le nombre de prisonniers ne fut jamais considérable: en moyenne 40 par an sous le règne de Louis XIV, et 19 sous celui de Louis XVI. Sa capacité totale n'excédait pas, d'ailleurs, 50 prisonniers. Ceux-ci, en général, n'y restaient pas longtemps. Par exemple, si l'on prend en considération l'année 1782, la moyenne du temps de détention des 23 prisonniers n'a été que de 130 jours.

De plus, être incarcéré à la Bastille n'avait rien de déshonorant, puisqu'on n'y était enfermé que sur lettre de cachet, libellée comme suit:

" Monsieur le Gouverneur, en envoyant en mon château de la Bastille le sieur X..., je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous ayez à l'y recevoir et retenir en toute sûreté, jusqu'à nouvel ordre de moi. Et la présente n'étant pour autre fin, je prie Dieu qu'il vous ait, Monsieur le Gouverneur, en sa sainte garde". Suivaient la signature du roi et le contre-seing du ministre.

Le prisonnier était toujours amené en voiture par un fonctionnaire de la police, à moins ...qu'il ne s'y soit rendu de lui-même !
Le secret de son identité étant préservé, tous les employés, soldats et autres commerçants devaient se retourner lors du passage de la voiture. Face au Gouverneur, le futur prisonnier était interrogé par celui-ci, qui devait savoir à qui il avait affaire, et quel traitement lui accorder. Puis on le débarrassait de son épée, de son argent, de ses bijoux et de tous objets contondants, qu'on mettait sous scellés, et dont il signait l'inventaire.
On le conduisait alors dans la chambre assignée. Jusqu'à la fin du XVIIè siècle, toutes ces pièces étaient nues.

Il appartenait au prisonnier de se meubler lui-même, soit en y faisant venir ses propres meubles, soit en en louant au tapissier de la Bastille. S'il n'avait pas d'argent, le Gouverneur lui en donnait, avec toute liberté de s'en servir pour se meubler ou se nourrir. Certains firent, sur cette somme, des économies qui leur assurèren un pécule à leur sortie.

A partir de 1684, le roi fit meubler quelques chambres pour les prisonniers dont la détention devait rester secrète. Elles l'étaient presque toutes sous le règne de Louis XVI.
Toujours pour respecter leur incognito, les prisonniers n'étaient pas appelés par leur nom mais par le numéro de l'étage de la tour correspondant à leur étage. Ainsi, on disait, par exemple: " le 4è Bazinière" pour le 4è étage de la tour de la Bazinière.

Les prisonniers mis dans un cachot, plus ou moins enfoncé sous terre, n'y trouvaient qu'un banc, une paillasse et une couverture. Dès Louis XV, ils n'étaient plus réservés qu'aux prisonniers coupables de rébellion violente ou aux guichetiers ayant gravement manqué à leurs devoirs. Sous Louis XVI, leur emploi fut définitivement interdit, pour quelque motif que ce fût.

Le Gouverneur touchait du roi des subventions nécessaires à la nourriture et à l'entretien de ses prisonniers (habillement, chauffage et éclairage).

Les repas étaient servis individuellement à 7 heures du matin (déjeuner), 11 heures (dîner) et 6 heures du soir (souper). Ils étaient toujours copieux, voire somptueux.
Ainsi Marmontel, enfermé en 1759, écrivait:

"Voilà mes deux geôliers qui rentrent, avec des pyramides de plats dans les mains, beau linge, belle faïence, cuillère et fourchette d'argent. Ce dîner était gras. En voici le détail: un excellent potage, une tranche de boeuf succulent, une cuisse de chapon bouilli ruisselant de graisse et fondant, un petit plat d'artichauts frits en marinade, un d'épinards, une très belle poire de crésane, du raisin frais, une bouteille de vin vieux de Bourgogne et du meilleur café de Moka".

Sous Louis XIV, quelques prisonniers demandèrent au Gouverneur d'avoir un régime alimentaire plus modeste et de recevoir en argent ce qu'ils ne mangeraient pas.
Le 14 juillet 1789, l'un des 7 prisonniers de la Bastille libérés par les émeutiers, un pauvre hère nommé Tavernier, avait reçu en plus de ses repas ordinaires en mai 1787: une livre et demi de tabac, 4 bouteilles d'eau de vie, 62 de vin, 31 de bière, 30 livres de pain, 2 livres de café, 3 de sucre, une dinde, des huîtres, des châtaignes, des pommes et des poires. De même en mars 1789...

Certains prisonniers étaient dépourvus de linge et d'argent. Le roi leur fournissait: des robes de chambre, ouatées ou fourrées de peau de lapin, des habits de fantaisie de bon drap faits sur mesure, et tout le linge désiré. Un sieur Hugonnet s'était plaint que le linge fourni ne correspondait pas exactement à ce qu'il avait demandé. Il fut exaucé sur le champ. Le barbier attaché à la prison n'était pas en reste: "Bassin et coquemar d'argent, savonnette parfumée, serviette à barbe garnie de dentelle, beau bonnet, rien n'y manquait" relate de Renneville.

 

labastille

Les détenus disposaient d'une bibliothèque commune, fondée en 1705 par un Napolitain, qui mourut à la Bastille, et qu'avaient accrue des dons de personnes généreuses. De plus, ils pouvaient obtenir de quoi écrire, mais on comptait les feuilles qu'on leur remettait.
Certains étaient enfermés à plusieurs dans une même pièce. Ils jouaient aux dames, aux échecs, au tric-trac et même, en 1788, au billard.
Les plus fortunés pouvaient se faire accompagner par leurs domestiques, pour lesquels ils payaient ou non une pension. Certains firent même venir leur épouse, afin de ne pas être trop dépaysés. C'est ainsi que Languet de Gergy fit venir la sienne en 1684, avec laquelle il eut deux enfants, tous deux nés en prison ! Bien des prisonniers s'ils n'étaient pas tenus au secret, , étaient autorisés à recevoir des visites de l'extérieur. Seule restriction, celles-ci devaient avoir lieu en présence d'un officier de la Bastille, et certains sujets de conversation étaient interdits.

Tout nouveau prisonnier devait être interrogé dans les vingt-quatre heures par un magistrat du Châtelet qui avait devant lui les notes que lui avait remises le lieutenant de police. Un rapport était envoyé au lieutenant de police, qui décidait du maintien de la détention. Le prisonnier mis en liberté l'était au reçu d'une nouvelle lettre de cachet ainsi libellée:

" Monsieur le Gouverneur, ayant bien voulu accorder la liberté au sieur X..., détenu par mes ordres en mon château de la Bastille, je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est qu'aussitôt qu'elle vous aura été remise, vous auriez à faire mettre ledit sieur X... en pleine et entière liberté. Et la présente n'étant pour autre fin, je prie Dieu qu'il vous ait, Monsieur le Gouverneur, en sa sainte garde". Suivaient les signatures habituelles.

Nous sommes très loin, on le voit, des habituelles caricatures sur l'absolutisme royal et des sévices subis par les prisonniers...

 

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Lettre de cachet signée de Louis XVI, envoyant le cardinal de Rohan à la Bastille lors de l'affaire du collier de la Reine


On l'a compris, la Bastille coûtait très cher au roi. Necker, qui venait de fermer le donjon de Vincennes, envisagea, en 1784, de la démolir, et de la remplacer par une place. Au centre celle-ci, une statue de Louis XVI, sur un amoncellement de ruines, de portes et de grilles, étendrait sa main libératrice... Etrange prémonition de ce qui allait suivre.

Une fois libéré, l'ex prisonnier devait signer un engagement de ne rien révéler de ce qu'il avait vu à la Bastille. Cette promesse fut, en général, tenue.

Plus d'un prisonnier s'est trouvé, en sortant, embarrassé de sa liberté. Ainsi, en 1783, un dénommé Dubu de la Tagnerette demanda t-il à rester à la Bastille, le temps pour lui de trouver un appartement à sa convenance. Un poète suisse sollicita une prolongation de sa détention jusqu'à ce qu'il ait fini de rimer la tragédie à laquelle il travaillait. Un garçon doreur, depuis trente ans à la Bastille, refusa sa libération car il était sans ressources, sans amis, sans famille et âgé, il ne voulait pas mendier pour vivre. Il y mourut en 1786. Le Maistre de Sacy et Mme de Stael ont assuré que les années passées à la Bastille ont été parmi les meilleures de leur vie.

Les prisonniers que l'on reconnaissait avoir emprisonnés à tort étaient indemnisés. L'un d'eux, l'avocat Subé, accusé à tort d'avoir produit un factum contre le roi, fut libéré au bout de 18 jours et reçut une indemnité de
3 000 livres ! D'autres reçurent des rente viagères. Louis XIV versa une pension de 2000 écus à Pellisson, le Régent une de 2 000 livres à Voltaire, et Louis XVI une de 400 livres à Latude.

Lorsqu'un prisonnier décédait à la Bastille, il était enterré dans le cimetière de l'église St Paul des Champs. Les juifs, les protestants et les suicidés étaient, quant à eux, enterrés dans le bastion de la Bastille, terre non bénite.
Les hommes n'étaient pas les seuls à être emprisonnés à la Bastille. Ce fut le cas de livres, gravures, papiers considérés comme dangereux pour la sûreté de l'état, ou contraires aux moeurs. C'était là qu'on les détruisait, à moins qu'on ne les conservât comme pièces à conviction. L'Encyclopédie y fit un séjour de plusieurs années de prison.

Enfin, il y eut parfois des prisonniers, surtout au milieu du XVIIè siècle, que l'on finit par oublier. Louvois s'enquit plusieurs fois auprès du Gouverneur s'il savait qui était tel ou tel prisonnier et la raison pour laquelle il avait été enfermé.