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Ça s'est passé à Paris un 10 octobre

Écrit le lundi 9 octobre 2017 16:03

lundi, 09 octobre 2017 16:03

Ça s'est passé à Paris un 10 octobre

Le 10 octobre 1853

Bourseul invente le téléphone


Plus de 20 ans avant Alexander Graham Bell, Charles Bourseul, employé de l’administration des télégraphes, formule en toutes lettres la théorie complète du téléphone.

Le 26 août 1854, Charles Bourseul, employé de l’administration des télégraphes, envoyait à L’Illustration, avec l’autorisation de ses chefs hiérarchiques, un curieux article sur la transmission électrique de la parole, fruit des expériences qu’il avait faites un an plus tôt. Cet article, qui parut en novembre 1854, aurait dû provoquer une émotion profonde, car il faisait présager, avec d’étonnantes précisions, une invention par laquelle toute la vie sociale, trente ans plus tard, allait être bouleversée.

Précurseur du téléphone en entendant ce mot au sens de transmission électrique de la voix, Bourseul formulait en toutes lettres la théorie complète du téléphone dans son article, dont voici quelques extraits :

« Je me suis demandé si la parole ne pourrait pas être transmise par l’électricité ; en un mot, si l’on ne pourrait pas parler à Vienne et se faire entendre à Paris. La chose est praticable. Voici comment :

« Les sons, on le sait, sont formés par des vibrations et apportés à l’oreille par ces mêmes vibrations reproduites dans les milieux intermédiaires. Mais l’intensité de ces vibrations diminue très rapidement avec la distance ; de sorte qu’il y a, même au moyen des porte-voix, des tubes et des cornets acoustiques, des limites assez restreintes qu’on ne peut dépasser. Imaginez que l’on parle près d’une plaque mobile assez flexible pour ne perdre aucune des vibrations produites par la voix, que cette plaque établisse et interrompe successivement la communication avec une pile, vous pourrez avoir à distance une autre plaque qui exécutera en même temps exactement les mêmes vibrations (...)

« A moins d’être sourd et muet, qui que ce soit pourrait se servir de ce mode de transmission, qui n’exigerait aucune espèce d’appareils : une pile électrique, deux plaques vibrantes et un fil métallique suffiraient. Dans une multitude de cas — dans de vastes établissements industriels, par exemple —, on pourrait, par ce moyen, transmettre à distance tel ordre ou tel avis, tandis qu’on renoncera à opérer cette transmission par l’électricité aussi longtemps qu’il faudra procéder lettre par lettre et à l’aide de télégraphes exigeant un apprentissage et de l’habitude.

« Quoi qu’il arrive, il est certain que, dans un avenir plus ou moins éloigné, la parole sera transmise à distance par l’électricité. J’ai commencé des expériences ; elles sont délicates et exigent du temps et de la patience ; mais les approximations obtenues font entrevoir un résultat favorable. »

On le voit, ce n’est pas une idée confuse que Charles Bourseul avait du téléphone, l’expression « établisse et interrompe successivement la communication avec une pile » qu’il emploie dans l’article montrant toutefois que le jeune physicien s’était engagé dans une direction autre que celle qui présidera à l’avènement du téléphone tel qu’on le connaîtra plus tard : il concevait en effet la transmission de la parole suivant le même principe que la transmission électrique des signaux Morse, c’est-à-dire à l’aide d’un courant fréquemment coupé par un interrupteur. Au contraire, le principe du téléphone repose, on le sait, sur les courants d’induction qui se formaient, dans le transmetteur primitif de Bell — remplacé depuis lors par le microphone —, suivant que la plaque, vibrant sous l’influence de la voix, s’éloignait ou se rapprochait de l’aimant.

Le choix de L’Illustration pour faire part de ses expériences est curieux, mais se comprend lorsqu’on a lu le petit entrefilet qui, sous la signature de Paulin, alors directeur de cette importante revue, précède l’article de Bourseul et attaque les savants officiels avec une virulence inusitée dans cette publication : on y évoque « ces sublimes initiateurs sans lesquels l’Académie [des sciences] ne serait qu’une collection de fossiles », ou encore qu’ « il n’y a plus rien à attendre, si ce n’est un insolent sourire, de ces tabellions de la science ». Il est à présumer que notre employé des télégraphes avait été éconduit par les revues scientifiques et en avait ressenti une vive amertume.

Le monde est en effet si peu accueillant aux précurseurs qu’il attendit, pour s’émouvoir, jusqu’en 1876, époque où l’Américain Graham Bell présenta le téléphone, déjà « trouvé » par Bourseul. C’est, en effet, en 1872 que le physicien américain, d’origine écossaise, Graham Bell, donna au téléphone une première forme pratique et la fit breveter en 1875. Ajoutons que son émule, Elisha Gray, fit annuler ce brevet, après de longs jugements, en 1888.

Né en 1829, Charles Bourseul, fils d’un officier, fit ses études au lycée d’Alger, où il eut, comme professeurs, Simon, fondateur de l’Observatoire de Marseille, et d’Almeida, l’auteur, avec Boutan, de l’excellent Traité classique de physique qui porte leurs noms. Le chapitre des vibrations et du mécanisme des sons et de la voix avait, dès l’origine, frappé son esprit : la pratique du télégraphe et de ses divers appareils lui suggéra les pensées sur la transmission des vibrations d’où devait sortir son invention marquée au coin du génie.

Très jeune, Bourseul avait attiré sur lui par des cours de mathématiques qu’il avait faits à Alger à ses camarades. A ce moment, les progrès de l’électricité et leurs applications séduisaient les esprits curieux et autorisaient tous les espoirs. Après le télégraphe de Morse, c’était le télégraphe à cadran que Bréguet avait inventé et venait de faire adopter par l’administration française. On venait de faire les premières expériences portant sur la transmission de l’écriture à distance.

Lorsque Bourseul soumit le principe du téléphone à ses chefs, son travail fut accueilli avec une froideur bienveillante, et l’on en sourit comme on souriait par la suite des prodigieuses conceptions de Jules Verne et de Robida, de ces précurseurs qui, sous des formes gracieuses, paraissent, en vérité, avoir lu dans le grand livre de l’avenir. Homme très instruit, philosophe aimable, dont les oeuvres d’Horace, de Virgile et de La Fontaine étaient les livres de chevet, notre physicien ne se désola point de l’impression mesquine produite par la vue de l’immense horizon sur lequel il levait un coin du rideau. Très réellement modeste, au lieu de tomber dans le gouffre de la persécution où s’engloutissent tant d’inventeurs méconnus, il continua sa carrière de laborieux et honnête fonctionnaire, sans s’indigner ni réclamer.

C’est comme directeur départemental des postes et télégraphes qu’il fut nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1881. Retraité en 1886, il reçut la croix d’officier de la Légion d’honneur en 1890, à l’âge de soixante ans. Si cet homme de génie n’a pas obtenu les encouragements de début que méritait sa belle conception, du moins est-il consolant de penser qu’il n’a été victime d’aucune de ces grosses injustices qui ont trop souvent, dans le cours de l’Histoire, transformé les précurseurs en martyrs. Certes, l’argent que devait rapporter cette conquête de la science est allé à ses émules pratiques et à ses continuateurs plus libres que lui de leurs mouvements scientifiques, et mieux compris par l’esprit novateur du Nouveau Monde ; mais Charles Bourseul a acquis et conserve une gloire très pure, à laquelle l’illustre Graham Bell lui-même rendait hommage.

Le regretté savant — car c’est le terme qu’il faut employer en parlant de son oeuvre — ne se borna pas, d’ailleurs, à son invention du téléphone : il perfectionna d’une façon très utile le microphone inventé par Hughes et préconisa l’emploi, dans ce microphone, de la grenaille et de la limaille, ce qui devait permettre les communications téléphoniques à très grande distance. On lui doit aussi des dispositifs pratiques, notamment de commutateurs, dont la télégraphie se servit avec beaucoup d’utilité.

Il s’éteignit le 23 novembre 1912 à Saint-Céré (Lot). On a bien résumé, au bord de la tombe de cet homme de bien, la formule de ce que fut son existence : « Sa vie, dit-on, fut un enseignement continuel, par sa modestie, son labeur infatigable, et cette philosophie souriante qui laissait tomber de sa bouche des paroles de bonté et d’indulgence. »

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